[Stories – Motörhead] – On Parole : l’album au parallèlogramme dont personne ne voulait

Début 1975 : Ian Fraser Killmister, mieux connu sous le nom de Lemmy Kilmister, est viré du groupe de rock psychédélique Hawkwind. La raison ? Avoir eu recours à la mauvaise drogue. Alors que tous les musiciens du groupe prennent des stupéfiants pour planer, Lemmy, quant à lui, carbure au Speed. Une disharmonie de défonce qui finira par créer des tensions ingérables au sein de la formation.  Le dernier clou de son cercueil : alors que le band est en tournée, Lemmy est arrêté pour possession d’amphétamines à la frontière canadienne.

Hawkwind se voit alors contraint d’annuler certaines dates. Ils recrutent un bassiste de session, mais ce dernier n’arrive pas pour le concert prévu. À contrecœur, car exaspérés par le caractère volatile de leur bassiste, ils décident néanmoins de payer la caution de Lemmy pour qu’ils puissent assurer le concert, après qu’il ait passé cinq jours au bagne. Le show se déroule comme prévu et le groupe regagne ensuite les backstages. Mais voilà qu’à peine posé, le groupe voit la porte du local menacée de sortir de ses gonds : une fraction locale des Hell’s Angels veulent en découdre avec Lemmy, pour des raisons que seul le musicien devait connaître. Le manager d’Hawkwind lui évite une bagarre de plus en le faisant passer par une porte dérobée. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase : Lemmy est mis dehors.

Six mois plus tard, il fonde son propre groupe, Bastards (Connards en français), mais son manager  lui fait remarquer qu’il aurait du mal à passer à Top of the Pops avec un tel nom.  N’étant pas trop inspiré sur le moment, il décide de l’appeler Motörhead, du nom d’un des derniers morceaux qu’il a écrit avec Hawkwind.  Et puis, ça tombe bien, Motörhead, en argot américain, désigne aussi quelqu’un accro au Speed. Il s’adjoint rapidement de Lucas Fox à la batterie (il était le seul parmi mes connaissances à avoir une voiture !) et du guitariste Larry Wallis, ex-UFO et officiant alors dans The Pink Fairies, un autre groupe de rock psychédélique proche des Hawkwind. Je voulais juste être le bassiste du groupe », avait déclaré Lemmy. Je voulais qu’on trouve un chanteur, mais évidemment on n’est pas parvenu à tomber sur la bonne personne. Et puis… comme j’étais là, c’était au final moins cher que ce soit moi qui le fasse. Mais même si les moyens, autant financiers qu’artistiques, ne sont pas encore là, la motivation de Lemmy est au rendez-vous :  Je voulais que ce groupe devienne une sorte de MC5 – un des groupes favoris à l’époque de la scène underground – agrémenté d’éléments de Little Richard et d’Hawkwind.

Lucas Fox, Larry Wallis et Lemmy Kilmister

Motörhead fait sa première entrée sur scène le 20 juillet ’75, au Roudhouse à Londres, en assurant la première partie du groupe de rock progressif Greenslade. Malgré un décor théâtral plus ou moins imposant (du moins, toutes proportions gardées, pour Motörhead), avec une entrée et une sortie de scènes aux sonorités inspirées par la seconde guerre mondiale (Lemmy voue à cette période de l’histoire une réelle adoration), les premiers concerts du band sont loin d’être mémorables. OK, d’accord, c’était de la merde, avait admis le frontman. Nous avons fait une tournée en Angleterre sans complexe la majeure partie du mois d’août. En fin de compte, la seule manière de s’améliorer, c’était de continuer à jouer. Quelques mois plus tard, les Anglais sont de retour à Londres, cette fois-ci en première partie de Blue Oyster Cult au Hammermsith Odeon. Ce concert là nous a valu une nouvelle réputation de la part de la presse musicale : the best worst band in the world !

Affiche du second concert joué par Motörhead

Le groupe entre en studio en septembre ’75, au Rockfield Studios, dans le pays de Galles, où ils y enregistrent, en une session, quatre morceaux : Motörhead, Lost Johnny, Leaving Here et City Kids. Ce sera malheureusement les quatre seuls titres que la groupe enregistrera avec le producteur Dave Edmunds, ce dernier étant juste après signé par Swan Song, le label de Led Zeppelin. Mais lors de cet enregistrement, Lucas Fox est tellement atteint par les abus de Speed qu’il doit être remplacé par Phil Taylor, mieux connu sous le nom de Philthy Animal, un hooligan et skinhead des premiers jours. Son père lui avait acheté une batterie étant jeune afin qu’il puisse se défouler sur quelque chose. Lucas Fox n’étant également pas un batteur d’exception, Philthy doublera par la suite ces morceaux à la batterie, à l’exception de Lost Johnny. Ce sera donc le seul morceau où Fox fera résonner ses fûts.

Premier enregistrement ('75) du morceau Mötorhead

Cinq autres morceaux seront ensuite enregistrés en décembre de la même année (On Parole, Vibrator, Iron Horse/ Born to Lose, Fools et The Watcher), avec finalement quelques doublages encore en janvier et février ’76. Certains de ces titres sont des œuvres originales, d’autres des récupérations des musiciens alors qu’ils officiaient dans des groupes précédents : Motörhead, Lost Johnny et The Watcher sont des morceaux que Lemmy avait déjà composés alors qu’il était encore avec Hawkwind. City Kids, quant à lui,  est un ré-enregistrement d’un des morceaux de Larry Wallis, alors qu’il était dans The Pink Fairies. Larry sera également derrière le micro pour Vibrator et Fools. Pour la petite histoire, Larry aurait également bien voulu  que Philthy Animal chante sur City Kids. Mais…  le résultat s’est avéré peu satisfaisant : on aurait dit le bruit qu’auraient fait deux chats qu’on aurait agrafé ensemble, a raconté Lemmy, hilare.

Mortörhead est tout d’abord signé chez United Artists, dont un des conseillers avait également travaillé avec Hawkwind auparavant. Mais alors que les neufs morceaux de l’album On Parole sont finalement prêts à voir le jour au début de l’année ’76, le label n’est absolument pas convaincu par la qualité des titres et décide de ne pas sortir l’album… du moins, pas toute de suite ! Il faudra en effet attendre que Motörhead décolle en ’79, suite à la sortie la même année d’Overkill et Bomber, pour que la compagnie finisse par sortir On Parole. Et ce, sans que le groupe n’ait donné son accord ! Ce dernier ne voulait en effet pas que cet album voie finalement le jour (et jusqu’à ce jour, On Parole ne fait pas partie de discographie officielle du groupe, mais est davantage considérée comme une compilation). Trois ans après été snobé par United Artists, Motörhead leur rend tout simplement la pareille en ne reconnaissant pas cet album comme un des leurs.

Lemmy Kilmister et Philthy Animal

[CHRONIQUE KATHARZIS] // Avec On Parole, on est encore loin du son lourd, agressif et si délicieusement rentre-dedans que développera Mötorhead par la suite. L’influence psychédélique d’Hawkwind habite encore Lemmy. Après Hawkwind, je ne savais plus quoi faire. Tout ce que j’essayais musicalement finissait par leur ressembler. Et ça, c’était impossible : il n’y avait pas de place pour deux bands de ce genre là. L’album démarre par un ronronnement de ce qu’on pourrait imaginer être une Harley d’époque. La basse claque, la guitare suit et vient se poser encore la voix jeune et rocailleuse de Lemmy. Ce premier morceau éponyme est certainement la piste la plus intéressante de l’album, débarrassée ici partiellement de sa perfusion hypnotique propre à Hawkwind, et surtout annonciatrice du déferlement de décibels qui adviendra lors des quatre décennies à venir. Et puis, comme aimait le rappeler Lemmy en se marrant : cette chanson est la seule de l’histoire du rock à contenir le mot parallélogramme dans ses lyrics (Fourth day, five day marathon / We’re moving like a parallelogram / Don’t move, I’ll shut the door and kill the lights / I guess I’ll see you all on the ice). Le reste de l’album – ou plutôt faudrait-il dire de la compilation de morceaux – est beaucoup plus inégal : entre la version rockabilly la plage titulaire, les racines punk de Vibrator et le penchant mélancolique d’Iron Horse/Born to Loose, on a parfois du mal à trouver un fil conducteur entre tous ces titres.

Come back à la fin de l’année ’75. Alors que la formation cherche un second guitariste, Philty leur présent Eddie Clarke (plus connu par la suite sous le nom de Fast Eddie Clark), un réparateur de TV avec qui il avait précédemment travaillé sur la réparation d’une péniche et qui avait auparavant joué avec Curtis Knight, un pote à Jimi Hendrix. Les musiciens conviennent d’une après-midi de jam. Le courant passe plutôt bien entre Eddie Clarke et Lemmy. Larry Wallis, quant à lui, ne pointe le bout de son nez qu’en fin d’après-midi, d’humeur maussade. La répétition se finit puis silence radio pendant quelques jours. Jusqu’au moment où Lemmy est arrivé chez moi, raconte Eddie Clarke. Il m’a dit : ‘tu en fais partie à présent. Larry s’est taillé et moi, j’ai déjà mon uniforme’, en me tendant une ceinture de balles et une veste en cuir.

Le premier trio infernal de Mötorhead était né…

Fast Eddie Clark – Philthy Animal – Lemmy Kilmister

Sources

  • Kilmister Lemmy; Garza Janiss (2004). Motörhead, la fièvre de la ligne blanche. France : Camion Blanc, 285p.
  • « Motörhead, special edition » (2016). Classic Rock, Metal Hammer, 145p.
  • www.wikipedia.com
  • www.allmusic.com

You may also like...